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La guerre en Iran nous fait parler des combustibles fossiles sans même évoquer le climat.
Par Bertrand Piccard et Monica Frassoni
La situation actuelle coûte à l'Europe 500 millions d'euros par jour en surcoût d'importation de combustibles fossiles. Et face à cette crise énergétique, comme à celles qui l'ont précédée, notre premier réflexe reste d'augmenter l'offre : chercher plus de gaz, plus de pétrole - ailleurs.
C'est précisément là que réside l'erreur.
Le véritable enjeu est de réduire une demande inutilement élevée, alimentée par une économie encore largement basée sur le gaspillage. L'Europe a besoin d'énergie, bien sûr, mais remplir une baignoire qui fuit n'a jamais été une stratégie intelligente.
Chaque année, des centaines de milliards d'euros quittent le continent pour acheter du pétrole, du gaz et des combustibles fossiles qui finissent en fumée et en pollution. Ils ne font que compenser des pertes évitables chez nous. Tout cet argent ne profite ni à nos usines, ni à l'innovation, ni au pouvoir d'achat des ménages. Alors que les mêmes sommes investies dans des solutions efficaces et dans la production locale d'énergie renouvelable permettraient de créer des infrastructures capables d'économiser de l'énergie et de produire de l'électricité moins chère pour les décennies à venir.
La véritable frontière énergétique de l'Europe ne se trouve pas dans des détroits lointains ou au bout de pipelines. Elle se trouve dans nos bâtiments mal isolés, nos moteurs à combustion obsolètes, nos réseaux rigides, nos pics de consommation mal gérés et la chaleur perdue de nos usines. C'est aussi dans les factures exorbitantes que des millions de ménages peinent à payer.
Il faut donc inverser la logique : moins de course à l'offre, plus de gestion de la demande. Mais le défi va au-delà de l'énergie.
Il s'agit en fait d'un principe beaucoup plus large : faire mieux avec moins.
L'efficacité énergétique en est la première pierre. Elle annonce un nouveau modèle économique, fondé sur l'optimisation des ressources et la création de valeur plutôt que sur l'accumulation de volumes. Pour le climat comme pour la souveraineté, pour la compétitivité comme pour la qualité de vie, le vrai défi n'est plus de produire toujours plus. Mais de produire mieux. Une façon de mettre dans le même sens les écologistes et les industriels, les partis de gauche et de droite !
L'efficacité peut - et doit - devenir le fondement d'un nouveau paradigme : une économie axée sur la qualité dans laquelle nous payons un peu plus pour des produits qui durent plus longtemps - et où, en fin de compte, nous achetons moins. Une économie où la performance est mesurée par la valeur créée, et non par les quantités produites. Où les marges bénéficiaires comptent plus que le chiffre d'affaires. Une économie où l'on produit mieux plutôt que toujours plus.
Une précision s'impose : l'efficacité n'est pas une frugalité punitive. Il ne s'agit pas de se priver, même si la remise en cause de nos habitudes est aussi souhaitable que bénéfique. L'efficacité, c'est avant tout éliminer les gaspillages sans attendre que chacun change son mode de vie. C'est produire mieux avec moins, en utilisant pleinement la numérisation et l'électrification.
Cela signifie des pompes à chaleur performantes, des moteurs électriques, des logiciels d'optimisation, du stockage d'énergie, de la récupération de chaleur, des bâtiments intelligents, des matériaux performants et une gestion des réseaux en temps réel. Bref, l'intelligence appliquée à l'énergie.
L'Europe n'est pas sans ressources : elle est déjà un leader mondial dans les technologies de l'efficacité énergétique, un secteur qui génère 150 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel et soutient 1,2 million d'emplois locaux à travers le continent. La situation actuelle doit être un tournant pour l'émergence de véritables champions européens dans ce domaine.
Tant que le chauffage, les transports et l'industrie resteront dépendants des énergies fossiles, l'Europe restera vulnérable. A l'inverse, l'efficacité, couplée à l'électrification et au déploiement des énergies renouvelables, permettra à l'Europe de faire circuler des électrons produits chez elle, plutôt que de brûler des molécules venues de l'autre bout du monde : un levier direct de souveraineté.
Chaque chaudière inefficace remplacée, chaque bâtiment rénové, chaque usine modernisée, chaque véhicule électrifié est donc une micro-victoire stratégique. Mises bout à bout, ces micro-victoires peuvent devenir une force continentale.
Une crise est paralysante quand on la subit, mais elle devient une aventure quand on décide de l'utiliser pour évoluer, pour en comprendre les mécanismes et pour y répondre avec audace. Et si, plutôt qu'une menace, la situation actuelle était une opportunité historique de nous libérer de nos dépendances, de restaurer notre souveraineté et de réinventer notre compétitivité - de basculer vers un nouveau paradigme ?
Publié pour la première fois par La Tribune, Le Temps, La Libre et EFE Verde, et Domani.