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La croissance sauvera-t-elle la planète?
14/02 - 2019

La croissance sauvera-t-elle la planète?

En 1901, Henri Dunant reçut le premier prix Nobel de la paix pour la création du Comité international de la Croix-Rouge et l'adoption de la Convention de Genève. Pourtant, ce pionnier suisse du droit humanitaire se heurta à une vive opposition du mouvement pacifiste. Les membres de celui-ci estimaient en effet que la création d'une organisation destinée à offrir aide et secours aux blessés sur le champ de bataille revenait à reconnaître et à accepter le principe même de la guerre. Le débat sous-jacent opposait ici pragmatisme – les guerres existent et existeront très probablement toujours, alors travaillons à en atténuer les conséquences – et utopie – la guerre est mauvaise, alors empêchons qu'elle ne se reproduise.

 

Les écologistes sont-ils les nouveaux pacifistes ?

Les pacifistes ont toujours voulu se débarrasser de la guerre. De la même manière, les écologistes cherchent à éliminer la croissance, prônant le déclin économique comme seule manière pour notre civilisation de vivre en harmonie avec l'environnement. Sommes-nous face à une nouvelle utopie ? Croyez-moi, je suis bien conscient du mal que la croissance illimitée – comme nous l'avons connue au siècle dernier – a fait à notre planète. Mais je pense qu'on ne peut arrêter la croissance, pas plus qu'on ne peut éviter les guerres. Pourquoi ? Parce que – et ici je parle davantage en qualité de psychiatre que d'explorateur – c'est dans la nature humaine de vouloir toujours plus et toujours mieux. La promotion de restrictions en matière de mobilité, de confort et de liberté suscite plus de résistance que d'adhésion à la cause environnementale. Dire que nous devons arrêter le développement et le progrès revient à nier l'essence même de l'homme. C'est un vœu pieux, tout comme la fin de la guerre pour les pacifistes. Je pense qu'il faut plus que cela pour lutter contre le changement climatique.

Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est de pragmatisme. Je m'inspire depuis longtemps de la vision pragmatique d'Henri Dunant et je crois qu'une telle approche peut être transposée à la crise climatique. Si la croissance telle que nous la connaissons aujourd'hui menace nos chances mêmes de vivre en bonne santé sur cette planète, qu'est-il encore possible de faire ? Nous devons trouver une nouvelle voie pour développer nos économies tout en préservant la nature. Vous pensez que c'est impossible ? Détrompez-vous !

 

La troisième voie

Entre croissance autodestructrice et retour au Moyen  ge, une troisième voie existe : une croissance économique propre, qui nous apporterait la prospérité, mais de manière durable. Ce nouveau type de développement économique est basé sur une croissance qualitative plutôt que quantitative. Au lieu de juger notre bien-être en fonction de la quantité croissante de biens et de services que nous consommons, nous pouvons tirer profit de l'immense opportunité de remplacer les vieux systèmes et équipements inefficients et polluants par des systèmes et équipements efficients et propres. La croissance qualitative, c'est produire mieux plutôt que consommer plus. Cet état d'esprit créera non seulement des millions d'emplois, d'opportunités et de marchés, mais aussi beaucoup plus de richesses ! Imaginez les bénéfices que rapporteront à tout le monde le développement de la mobilité électrique, l'isolation de tous les bâtiments pour les rendre neutres en carbone, le remplacement des systèmes d'éclairage, de chauffage et de refroidissement obsolètes par des LED et des pompes à chaleur, l'introduction de procédés industriels plus efficients, la construction de réseaux intelligents permettant aux pays de réduire de moitié leurs besoins énergétiques et le passage aux énergies renouvelables, désormais moins chères que les combustibles fossiles. La technologie offre aujourd'hui plus de solutions pour l'environnement que les restrictions et les sacrifices imposés aux populations. Et c'est également vrai pour les pays les plus pauvres qui cherchent désespérément à atteindre notre niveau de vie. Pour dire les choses très simplement : une croissance propre vaut bien mieux que le statu quo polluant. Elle est non seulement possible et nécessaire, mais elle représente aussi la plus grande opportunité économique depuis la révolution industrielle. C'est un langage qui sera compris par le monde de la politique et de la finance, et qui servira aussi le noble objectif des environnementalistes, si seulement nous étions tous logiques autant qu'écologiques…

Si nous ne pouvons arrêter la guerre, le moins que nous puissions faire est d'essayer de la rendre supportable pour les blessés. De même, si nous ne pouvons arrêter la croissance, rendons-la durable pour notre environnement ! Cette approche pragmatique est, je crois, le seul moyen pour notre civilisation de survivre aux plus grandes menaces de notre temps : le changement climatique, la pollution et l'épuisement des ressources naturelles.

 

Cet article a été publié précédemment sur la page Linkedin de Bertrand Piccard

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