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Bertrand Piccard: «François est le premier pape que j’avais envie de rencontrer»
05/03 - 2020

Bertrand Piccard: «François est le premier pape que j’avais envie de rencontrer»

Le psychiatre et explorateur suisse Bertrand Piccard s’est rendu à Rome le 26 février pour y rencontrer le pape, à qui il a présenté sa fondation et son projet de réunir 1000 solutions pour protéger l’environnement. Le pontife est déjà très sensible à la question, notamment auteur d’un texte sur «la sauvegarde de la maison commune», l’encyclique Laudato Si’. L’explorateur espère qu’il puisse l’aider dans sa campagne pour sensibiliser les dirigeants de la planète et les convaincre de s’engager dans la lutte contre le réchauffement climatique. Interview sous le portrait du pape argentin, dans un restaurant à l’ombre de la coupole de Saint-Pierre.

 
Par Antonino Galofaro, sur heidi.news.
Voir l'article original.

Heidi.news – Pourquoi avoir voulu rencontrer le pape François?

Bertrand Piccard – Pour être très clair, François est le premier pape que j’avais envie de rencontrer. Il s’agit du premier pontife à avoir eu selon moi le courage d’aborder la question des inégalités, de l’environnement, de la pauvreté, des exclus en voulant rassembler plutôt que cliver, ce que j’admire. La manière du pontife d’aborder de façon extrêmement claire le lien entre la spiritualité d’un côté et la protection de l’environnement et la lutte contre les inégalités de l’autre m’intéresse. Mais ce n’est compréhensible que par ceux qui ont l’élévation spirituelle nécessaire. Ceux qui sont capables de comprendre son encyclique Laudato Si’ ne sont pas ceux qui détruisent l’environnement. Donc comment faire pour pousser à changer ceux qui ne sont pas capables de comprendre ce texte sur la protection de la planète?

Il faut donc parler le langage de ces personnes à convaincre, mais qui ne sont pas sensibles au message spirituel. Ce que fait ma fondation Solar Impulse: elle sélectionne des solutions technologiques, des systèmes, des matériaux ou des produits pouvant protéger l’environnement tout en étant économiquement rentable et créant de l’emploi. Il s’agit ainsi pour moi de combiner le message du pape avec la réalité d’un monde économique égoïste à la vision à court-termiste. J’ai indiqué au pontife que j’étais à sa disposition pour les lui présenter lors de rencontres ou réunions de haut niveau au Vatican sur l’environnement, notamment avec les entreprises pétrolières.

Le langage du pape est-il pour vous assez concret?

Il faut être prudent et ne pas professer trop de discours de bonnes intentions. Dans la pratique, l’Homme est cruel, inégal et égoïste depuis quelques dizaines de milliers d’années. Il faut donc apporter des solutions très concrètes à tous ces gens qui ne sont pas touchés par la grâce divine.

Ma fondation est utile pour proposer des solutions à ceux qui vont résister à ce message spirituel. Si la protection de l’environnement n’est pas considérée comme un marché industriel rentable, beaucoup ne vont pas entrer dans cette logique. Même si nous courrons vers notre perte, même si nous détruisons la planète, même si certains pays sont au bord de la guerre civile à cause des inégalités, certains voudront toujours profiter du système le plus longtemps possible.

Est-ce qu’au-delà du pape, l’Eglise à travers le monde a un rôle concret à jouer dans la lutte contre le changement climatique?

L’Eglise a tout intérêt à communiquer les solutions du changement. Elle pourrait être un canal extrêmement puissant pour expliquer que des solutions existent, qu’il faut les mettre en place. Mais le message doit être concret. L’Eglise doit faire comprendre non seulement que nous disposons d’énergies renouvelables, mais que celles-ci sont aussi moins chères que le pétrole, le gaz et le charbon. Elle doit expliquer qu’aujourd’hui, certains systèmes, notamment ceux utilisés sur Solar Impulse, consomment jusqu’à 50% moins d’électricité que les appareils traditionnels, ce qui permettrait d’améliorer sa redistribution.

L’implémentation de solutions technologiques peut contribuer à résoudre autant de problèmes d’inégalités qu’environnementaux. Et l’Eglise pourrait le dire. Il ne suffit pas d’affirmer qu’il faut respecter la nature, que Dieu nous a confié le monde pour que nous en prenions soin. Qui doit payer 50'000 salaires à la fin du mois a besoin d’une solution. Sinon, la société aura deux vitesse: l’une essayant de protéger l’environnement avec respect, compassion, empathie et transcendance, l’autre continuera d’avancer à un rythme catastrophique vers le désastre environnemental.

Le pape est déjà acquis à la cause et les entrepreneurs ont besoin de solutions concrètes. Et au niveau politique, discours mis à part, ressentez-vous aujourd’hui une réelle volonté d’avancer vers des solutions?

Il y a indiscutablement un élan totalement neuf au niveau de la nouvelle Commission européenne, ce qui est extrêmement encourageant. Elle nous a demandé d’apporter les solutions sélectionnées par notre fondation Solar Impulse afin de les aider à atteindre les objectifs de son Green Deal. J’ai aussi un très bon contact avec le président français Emmanuel Macron, qui m’a demandé de faire partie de son groupe de conseillers du One planet lab. Nous nous réunissons deux à trois fois par an pour trouver des solutions autour de différents sujets, comme le numérique, le maritime ou l’aviation.

Mais il est vrai que l’on entend encore, même en France, des ministres affirmant que nous en faisons déjà assez. Nous n’en faisons pas du tout assez. Et il y a aussi des conflits d’un certain niveau, par exemple entre Washington et la Californie. Le président américain Donald Trump veut annuler la loi sur la qualité de l’air empêchant les voitures les plus polluantes de rouler, votée dans l’Etat. Il veut faire annuler une loi sur la protection de l’air! Donald Trump n’est sensible qu’au discours sur la rentabilité. Mais il se trouve dans une autre situation: il a compris que la guerre des énergies renouvelables a été remportée par la Chine. Et pour en être moins dépendant, il veut se reposer sur ce que les Etats-Unis savent faire, c’est-à-dire du pétrole, du gaz et du charbon. Nous pouvons comprendre que cela a du sens pour lui sur le plan de la stratégie économique du pays. Mais c’est catastrophique pour la planète et pour la santé des Américains. Leur économie se replie sur elle-même plutôt que de s’ouvrir à d’autres pays.

Selon vous, la solution ne passe donc pas par la décroissance mais par une croissance économique de qualité.

En effet, mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. La croissance est quantitative, dans une société où nous gaspillons, où nous consommons, où nous produisons, où nous jetons. Il s’agit d’une économie linéaire plutôt que circulaire. Et je pense qu’une vraie décroissance économique amènerait beaucoup plus de pauvreté et beaucoup plus d’inégalité. Car ceux qui ont de l’argent le garderont et ceux qui en ont peu, qui dépendent d’un travail quotidien, se retrouveront immédiatement au chômage.

La croissance qualitative, qu’est-ce que c’est? Il s’agit d’une croissance de l’économie, non de la production et de la consommation. Une croissance grâce à laquelle nous créons des emplois et les entreprises crée du profit en remplaçant ce qui pollue avec quelque chose qui protège l’environnement. Nous parlons ici d’un changement complet des infrastructures, de l’isolation de tous les bâtiments, d’une mobilité électrique, de chauffages efficients avec des pompes à chaleur plutôt qu’au mazout. Nous disposons d’une fantastique opportunité économique et industrielle tout en luttant contre les inégalités, car nous créons de l’emploi, de la valeur et de la richesse.

Où en êtes-vous avec votre fondation dans la recherche des 1000 solutions?

Nous avons déjà trouvé 395 solutions. J’espère atteindre le millier l’année prochaine. La recherche est maintenant exponentielle: les gens savent ce que nous faisons, que c’est utile, que nous promouvons ces solutions dans les médias, dans les réunions politiques. Pour être sélectionnée, une solution ne peut pas être seulement une idée ou provenir d’un individu. Elle doit être proposée par une société disposant d’un produit, d’une technologie, d’un matériau, en bref d’un programme déjà commercialisable et doit démontrer une rentabilité financièrement tout en protégeant l’environnement.

Mon filtre est le suivant: que dirait un climato-sceptique si je lui proposais cette solution? Si je lui explique qu’il s’agit d’un produit commercialisé, mais pas suffisamment connu, permettant de réduire de 80% les émissions de particules sur une voiture, de diminuer de 20% la consommation d’essence ou de diesel, et qui est amorti en six mois sur un taxi, cela pourrait l’intéresser. D’autant plus si le produit peut aller sur le marché. Dans ce cas, il s’agit d’Antismog. Cette technologie existe mais n’est pas encore assez utilisée. L’aéroport de Nice est en train de l’installer sur ses véhicules de piste, c’est très prometteur. Mais il devrait être mis en place sur toutes les voitures de vieille génération. Il s’agit d’un exemple concret, pratique, pas assez connu: nous l’avons labellisé et nous sommes maintenant en train de le promouvoir.

Mais beaucoup de dossiers sont recalés par nos 400 experts indépendants et bénévoles. Pour réunir 395 solution, au moins 1200 projets nous ont été soumis. Un tiers seulement a été validé.

Des initiatives similaires à la vôtre voient le jour, comme Countdown. Vous la vivez comme une concurrence, ou comme la suite de l’élan que vous avez lancé?

Plus il y en a, mieux c’est. Mais pour l’instant, nous sommes les seuls à prouver de manière rigoureuse la rentabilité des systèmes environnementaux que nous sélectionnons. Notre but n’est pas seulement de montrer qu’ils fonctionnent, mais qu’ils sont rentables. Car de nombreuses solutions protègent l’environnement, mais coûtent une fortune.
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