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La plupart des enfants grandissent en entendant leurs parents leur raconter des contes de fée. Pour Bertrand, ce furent plutôt des histoires d’exploration : la conquête des pôles, de l’Everest, de l’espace, des abysses. Les héros de son enfance, il les a tous côtoyés : Edmund Hillary, Neil Armstrong, Charles Lindbergh, Thor Heyerdahl, Jacques Mayol, Alain Bombard, Wernher Von Braun, Alan Shepard, John Glenn... Et se retrouver à Cap Kennedy pour six décollages d’Apollo marqua définitivement ses aspirations. Bertrand avait attrapé le virus de l’exploration et ne pourra plus jamais se satisfaire de certitudes, d’habitudes et de dogmes. Plus rien ne lui paraîtra impossible. Seuls allaient compter pour lui la curiosité, l’inconnu, le dépassement de soi. Les doutes et points d’interrogation deviendront les stimuli qui lui permettront de se remettre en question pour avancer. Maintenant que la planète a été conquise jusqu’à la Lune, de nouveaux défis attendent l’humanité. Ils ouvriront d’autres horizons ; leurs objectifs seront moins de conquérir des territoires inconnus que de préserver la planète des menaces actuelles pour y améliorer la qualité de vie. Ce sont ces défis qui intéressent Bertrand.

«Pour moi, l’exploration devait être la seule façon de vivre, et j’étais convaincu que tout le monde partageait cet état d’esprit: sortir des certitudes et des habitudes pour entrer dans les doutes et l’inconnu; utiliser les points d’interrogation afin de stimuler sa créativité et inventer de nouvelles solutions ; transformer l’impossible en possible! Y aurait-il une autre façon de vivre sa vie? Je pensais que non, jusqu’à ce que je réalise que l’état d’esprit de l’explorateur était en fait très peu répandu sur cette planète. L’exploration fait peur à ceux qui préfèrent se rassurer avec des dogmes, des paradigmes et des aprioris. On me demande souvent comment on devient explorateur. En fait, on ne décide pas forcément ce que l’on va explorer.

© Archives Piccard
© Archives Piccard

«Mon grand-père avait une carte de l’Explorers Club, mon père également, pourquoi pas moi ? J’ai décidé de devenir un explorateur en juillet 1969. Je me rappelle exactement à quel moment. J’avais 12 ans. Mon père venait d’embarquer dans le Mésoscaphe Ben-Franklin qu’il avait conçu pour étudier le Gulf Stream. Il allait dériver pendant un mois sur 3000 km le long de la côte est-américaine. Quelques jours plus tard, j’assistais émerveillé au décollage d’Apollo 11 pour la Lune : l’évènement le plus spectaculaire de l’histoire de l’humanité!»

Bertrand Piccard

On décide seulement de sortir des sentiers battus, de prendre tous les chemins de traverse, de saisir toutes les occasions de faire ce que les autres n’osent pas faire ou pensent être impossible. Est-ce ainsi pour tous les explorateurs? Je ne sais pas, mais c’est en tout cas comme ça que j’ai vécu, suivant le fil rouge de mes rêves d’enfant. J’ai commencé par faire de l’aile Delta et de l’ULM lorsque ces activités sont apparues en Europe, acceptant ensuite une place de copilote pour gagner la première course transatlantique en ballon, avant d’initier tout naturellement le projet Breitling Orbiter. Après avoir réussi le premier tour du monde en ballon sans escale,

Il ne s’agit pas simplement de battre des records ou d’effectuer des actions spectaculaires. Un record ne consiste qu’à battre la performance de celui qui nous a précédés. L’explorateur est capable de mieux : découvrir de véritables nouveautés ou effectuer des premières, c’est à dire accomplir quelque chose que personne n’a encore réussi ou même cru possible. Un explorateur réussit des premières, pas seulement des records. Toutes les premières qui peuplaient les récits de mon enfance ont été profondément utiles à l’humanité. Elles ont ouvert de nouvelles voies, de nouveaux modes de transport. Elles ont changé la face du monde et surtout profondément modifié notre perception de l’impossible. Celles qui n’ont pas eu de conséquences pratiques directes, comme la conquête des plus hauts sommets, ont eu cette capacité de donner de l’espoir à l’humanité en lui montrant ce que l’être humain est capable d’accomplir avec du courage et de la persévérance. Certaines se sont avérées déterminantes pour la protection de l’environnement. Comme la plongée du Bathyscaphe dans la Fosse des Mariannes : en découvrant un poisson à 11'000 mètres de profondeur, Don Walsh et mon père ont mis un terme aux projets gouvernementaux de jeter les déchets radioactifs et toxiques dans les Abysses que tout le monde croyait désertes.

Le 20ième siècle fut si riche en exploration et en aventure, qu’on peut légitimement se demander ce qu’il reste à découvrir pour ce siècle-ci. L’exploration doit continuer, mais comment perpétuer l'esprit de pionnier et cultiver l'audace de ceux qui nous ont précédés ? Comment apporter encore une contribution à la construction d’un avenir meilleur ? Des défis majeurs nous attendent. Ils ouvriront à la science de nouveaux horizons, mais leurs objectifs seront moins de conquérir des territoires inconnus que de préserver la planète des menaces actuelles. Osons une comparaison : le potentiel de l’humanité aujourd’hui ressemble à celui de la planète avant que les grands explorateurs ne l’explorent ! Il y a encore tellement à faire pour en révéler le capital caché… et y améliorer la qualité de vie.

La société n’arrive pas à aborder les questions existentielles, les partis politiques présentent un paysage social plus clivé que jamais, les moyens de communications sophistiqués rendent les relations humaines très superficielles et la mondialisation se développe au détriment des plus faibles. Et pourtant, chaque être humain, quelle que soit sa situation, a des rêves à accomplir, un chemin de vie à parcourir, un sens à trouver ou à retrouver, pour pouvoir s’épanouir. Chacun a en lui, plus ou moins enfoui, un potentiel à développer pour avancer avec confiance sur le chemin de son évolution personnelle ou familiale.

C’est donc à ce niveau-là que devrait se situer l’exploration au 21ième siècle : dans l’humanisme et le développement des valeurs intérieures, individuelles autant que collectives. Le but ultime devrait être d’encourager l’esprit de pionnier, la curiosité et l’innovation dans la vie de tous les jours. Car la survie sur notre planète passe par la modification profonde de nombre de certitudes et habitudes. La protection de la nature devrait se faire sans fanatisme écologique, l’initiative individuelle devrait être indissociable de la responsabilité sociale ; le commerce, la finance et la politique devraient devenir éthiques, en cohérence avec les critères environnementaux ; le respect devrait dépasser le niveau de valeur morale démodée et la spiritualité être vécue sans dogmatisme.

Utopique, me direz-vous ? Ou même impossible ? En tout cas pas plus que de décider d’envoyer des hommes sur la Lune au début des années 60. Pour entrevoir une chance de succès, il faut transformer en une aventure enthousiasmante ce qui apparaît pour beaucoup comme une obligation de renoncer à leurs habitudes. Notre société consomme toutes les heures un million de tonnes de pétrole, sans parler des autres énergies fossiles, recrache dans l'atmosphère des émissions polluantes suffisantes pour perturber le climat, et laisse la moitié de la population stagner dans des conditions de vie inacceptables. Mais elle s’y est habituée et a beaucoup de peine à changer de cap.

C‘est pourquoi, en tant qu’explorateurs, nous avons une responsabilité : si nous voulons être dignes de ceux qui nous ont précédés, il est de notre devoir de tout faire pour inventer un futur meilleur. »

Bertrand Piccard

L’aventure au 21ème siècle consiste à utiliser la créativité humaine et l’esprit de pionnier pour développer la qualité de vie à laquelle les générations actuelles et futures ont droit.

Bertrand Piccard

© Archives Piccard

L’exploration est un état d’esprit vis-à-vis de l’inconnu, une façon de concevoir notre existence comme un champ expérimental dans lequel nous sommes obligés de développer nos ressources intérieures, de gravir le chemin de l’évolution personnelle et d’assimiler les valeurs éthiques et morales dont nous avons besoin comme compagnons de voyage.

Bertrand Piccard

© Solar Impulse

© Archives Piccard

«L'aventure n'est pas forcément un acte spectaculaire, mais plutôt un acte «extra-ordinaire», c'est-à-dire quelque chose qui nous pousse hors de notre façon habituelle de penser et de nous comporter. Quelque chose qui nous oblige à sortir du caisson de nos certitudes dans lequel nous agissons et réagissons de façon automatique. L'aventure est un état d'esprit vis-à-vis de l'inconnu, une façon de concevoir notre existence comme un champ expérimental dans lequel nous sommes obligés de développer nos ressources intérieures, de gravir le chemin de l'évolution personnelle et d'assimiler les valeurs éthiques et morales dont nous avons besoin comme compagnons de voyage.»

Bertrand Piccard

L’AVENTURE EST EXTRA-ORDINAIRE

« Lorsque nous parlons d'aventure et de sports à risques, nous avons souvent tendance à confondre les deux aspects, spectaculaire et extraordinaire. Laissons le côté spectaculaire pour sponsors et média et concentrons-nous sur le côté extra-ordinaire. Que nous en soyons conscients ou non, toute notre éducation, tout le fonctionnement de notre société entretient en nous une peur de l'inconnu, du doute, du mystère. Nous entendons parfois dire que la Nature a horreur du vide, mais c'est l'être humain qui l'a en horreur, au point de vouloir combler toute interrogation par de nombreuses théories, toute incertitude par des statistiques, pour ériger ensuite les explications en certitudes. Bardés de préjugés, nous sommes certes plus savants, nous connaissons parfois beaucoup de réponses, mais nous en avons souvent oublié les questions ! Il est donc normal que notre société voie éclore un nombre important de sports dits «à risque», comme une réaction à une routine rassurante dans laquelle nous avons tendance à nous endormir. Ces activités, qu'elles soient aériennes, terrestres ou aquatiques, ont un certain nombre de points communs: elles sont avant tout cénesthésiques, procurant des sensations physiques du corps dans l'espace, elles impliquent un mouvement (glisser, voler)et un dépaysement (découverte d'un autre élément); elles forcent ainsi «l'aventurier» à sortir des repères de sa vie habituelle, loin de toutes ses certitudes pour se confronter à l'inconnu dans des situations souvent nouvelles où l'improvisation et l'intuition tiennent un rôle primordial. La caractéristique de l'aventure en devient une disponibilité totale à l'instant présent. Il s'agit de rester attentif vigilant, à tous les imprévus possibles. Puisque tout peut arriver, il est indispensable de rester totalement ouvert et réceptif à n'importe quelle éventualité, en augmentant son niveau de vigilance, son niveau de conscience de soi-même dans l'instant. La plupart des «sports extrêmes» deviennent ainsi des moments privilégiés de rencontre avec soi-même. Non pas dans le sens d'une recherche théorique d'identité, mais d'une sensation tangible d'être en train d'exister dans la plénitude de ses ressources intérieures. Il y a bien sûr le danger d'aller trop loin dans la griserie et de déboucher sur un comportement toxico-mania-que où le sportif se réfugie dans des sensations fortes pour fuir un quotidien qu'il ne supporte plus. Il y a aussi le flirt malsain avec la mort, que l'anthropologue David Le Breton a étudié sous le nom de comportement ordalique. Ces excès ne doivent pourtant pas faire oublier que l'aventure, sorte de laboratoire psychologique, permet de se découvrir hors de tout repère habituel, face à l'inconnu qui retrouve alors sa valeur de stimulation. Le côté spectaculaire de la plupart de ces activités, abondamment mis en exergue dans les médias, tend à faire oublier que les sports extrêmes n'ont pas le monopole de l'aventure. Un artiste, qui abandonne tous ses repères pour retrouver l'inconnu d'une partition vierge ou d'une toile blanche, vit un authentique processus d'aventure et créera plus facilement un chef-d’œuvre que celui qui essayera de créer une œuvre en ressassant ses connaissances apprises. Enfin de compte, la vie nous offre un nombre incalculable d'occasions de sortir de nos repères, de nous sentir exister au travers de situations imprévues, en nous confrontant à l'inconnu et au doute. Mais de ces occasions, nous ne retenons le plus souvent que les catastrophes, crises, accidents ou maladies et nous les laissons trop souvent nous faire oublier tout ce qu'elles peuvent nous permettre d'apprendre. Nous ne pouvons pas éviter les difficultés de l’existence, comme nous ne pouvons pas éviter, malgré tous nos efforts, d'être confrontés à l'inconnu. Mais nous pouvons vivre toute notre vie comme une grande aventure, en recherchant à acquérir la conscience de ce qui guide nos pas. Et à travers cette simple question sans réponse il devient possible de nous sentir exister et donc, en quelque sorte, de sentir qui nous sommes. »

Bertrand Piccard

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