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Dans la peau d'un réfugié
08/02 - 2016

Dans la peau d'un réfugié

Permettez-moi pour une fois de relater ma participation au Forum Économique de Davos sous un autre angle que celui des technologies propres. Bien sûr, André et moi avons animé plusieurs séances, notamment une avec Al Gore, sur ce sujet, mais c'est d'une autre expérience dont j'ai envie de vous parler.

 

Cette année, le WEF avait mis en scène un camp de réfugiés, dans un décor ultra-réaliste , avec, comme acteurs, des gardes armés recrutés parmi des spécialistes humanitaires, mais aussi des anciens enfants-soldats africains. Par groupes de 50 participants, nous pouvions nous inscrire pour vivre dans la peau d'un réfugié, avant de repartir tous profondément bouleversés. 

 
En quelques minutes, dans un bruit assourdissant de mitrailleuses et de bombardements, vous comprenez déjà que les hurlements des gardiens ne sont pas là pour vous protéger, mais pour faire régner l'ordre, ou plutôt leur ordre. Racket, viols, humiliations font partie de la vie quotidienne. Il ne vous faut pas longtemps pour réaliser qu’on ne survit qu'en regardant par terre, sans jamais lever les yeux; en ne répondant aux questions que par des phrases insipides et répétitives pour n'attirer l'attention d'aucune manière; et que vous ne pourrez boire et manger qu'en payant avec ce que vous pourrez offrir.

 
Nous n'étions plus personne, totalement et immédiatement déshumanisés. Pour moi, c'était encore facile, car j'étais seul. Mais je m'imaginais un père essayant en vain de protéger sa femme et ses enfants de l'arbitraire, de la perversion des gardiens, de la famine. Je n'avais jamais fait le rapprochement entre un camp de réfugié et un camp de concentration. Jusqu'à cet instant où je n'ai pas réussi à retenir mes larmes.
 

En sortant, je me suis promis de raconter cette expérience. Pour une seule raison: que l'on perçoive l'être humain avec sa souffrance et son espoir de survivre derrière chaque tâche de couleur anonyme que forment les longues files de réfugiés fuyant l'horreur absolue. Et quand plus tard je croisai dans une banlieue de Paris,le regard d’un homme avec une femme et un enfant brandissant une pancarte "SOS famille syrienne", je compris ce qu'ils ressentaient... 
 

Et vous, avez-vous déjà essayé de vous mettre à leur place?
 

Bertrand Piccard

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